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Conséquence hasardeuse des destins croisés, Adorno, penseur capital, était d'origine corse par sa famille maternelle, et il en tirait une très grande fierté. Il n'est d'ailleurs pas impossible que cette ascendance soit la source de ses pensées les plus secrètes. Membre de l'École de Francfort, il a attaché son nom à une « théorie critique » de la société de rentabilité et d'oppression et a dominé le paysage de la philosophie du XXe siècle. Sa réflexion a exploré des domaines aussi divers que la sociologie, la logique, l'esthétique et la musicologie. Elle s'est exprimée dans des essais, souvent sous forme d'aphorismes et de « fragments ». Cette pensée, singulière et paradoxale, a ouvert des chemins nouveaux à la liberté de l'esprit et à la création artistique.
Bretteur et homme du monde
Théodore Ludwig Wiesengrund Adorno est né à Francfort-sur-le-Main, le 11 septembre 1903, d'un père juif et d'une mère corso-allemande. Maria Calvelli était, en effet, la fille de Giovanni Francesco, officier immigré. Fils d'un berger de Bocognano, ce gros bourg de la vallée de la Gravona, il naquit lui-même à Afa, village des environs d'Ajaccio, le 14 avril 1820.
À vingt ans, Giovanni-Francesco qui se trouve dans la cité impériale, s'engage dans l'armée. En 1845, il part pour l'Algérie guerroyer contre Abd El Kader. Grand-père « fabuleux », il racontera à son petit-fils l'épopée où il fait figure de héros. On retrouve sa trace en Italie où il gagne sa vie comme maître d'escrime. Sa carte de visite dont il ne cessera d'enrichir le patronyme lui ouvre la porte des familles aristocratiques. À son nom s'ajoute un della Piana (un lieu-dit des environs de Bocognano). Il « l'ornera », enfin, de celui d'une famille de Gênes, les Adorno. Et lorsqu'il arrive à Francfort en 1859, il se présente sous le nom pompeux de Calvelli Adorno Della Piana. L'élégant bretteur se donne l'allure d'un homme du monde.
Théodore, tout philosophe qu'il fût, eut toujours la coquetterie de ce nom d'Adorno que sa mère lui avait demandé de garder. Le patronyme juif de son père, Wiesengrund, devait se réduire, lui, à l'initiale comme si le poids de la terre allemande (grund) était trop lourd à porter malgré la couleur légère de la prairie (wiesen). Fantasmant sur ce nom d'ornementation valant blason, Adorno imagina même que ses ancêtres bergers descendaient des Doges de Venise et étaient apparentés aux Princes Colonna...
« Alors, vous descendez tout droit de Jupiter » lui fit remarquer l'un de ses amis. Curieux piège de Narcisse pour un esprit extralucide que ce nom emprunté par le grand-père et que, à défaut de patrie, Adorno finit par habiter. Paul Valery, si peu enclin aux préjugés, n'eut-il pas aussi la faiblesse, lui fils d'un douanier corse, de se donner comme origine la famille princière des Visconti de Milan !
Giovanni-Francesco se marie à Francfort avec Élisabeth, fille d'un maître-tailleur. Elle lui donna trois enfants, Maria, Louis- Prosper (hommage à Mérimée ?) et Agatha (prénom d'une soeur de Giovanni-Francesco). Maria et Agatha sont douées pour la musique : Maria ne chanta-t-elle pas à l'opéra de la cour de Vienne ? Cocon familial et ouverture sur la société bourgeoise de Francfort : le salon de musique. Y trônent le piano et, au-dessus du buffet, le tableau L'Île des morts.
À son tour, Maria épouse un commerçant en vins et liqueurs, du nom d'Oscar Alexander Wiesengrund. Ce négociant d'esprit cosmopolite, pour mieux s'intégrer, prit quelque distance avec la société israélite de Francfort. Adorno influencé par sa mère et sa tante Agatha (« sa seconde mère »), toutes deux catholiques - l'enfant fut baptisé -, se mit lui aussi en retrait de la communauté juive, adoptant même une attitude critique. Il reçut ainsi de ces deux fées et de son père, juif laïc, un héritage culturel aussi riche que complexe (corso-italo- français et judéo-allemand). Le grand-père corse n'avait pas eu de ressources suffisantes pour être reconnu comme un bourgeois de Francfort à part entière. Son père, lui, fortuné, pour mieux s'intégrer, voulut faire oublier ses origines juives. Les deux soeurs vouées à la musique constituaient une sorte de bohème à part.
Avant de connaître l'exil en Angleterre, puis en Amérique, à la suite des persécutions nazies, Adorno se ressentit déjà comme un exilé. L'écriture et la musique furent un refuge, mais sa vocation de philosophe paradoxal lui fit considérer que « l'écrivain n'a, en fin de compte, pas même le droit d'habiter dans l'écriture ». C'est du no man's land d'un exil absolu qu'Adorno contemple le champ de ruines d'une civilisation en décadence et sa propre déréliction. Et, pourtant, il sait que « le bonheur, c'est de se sentir enveloppé, réminiscence de la sécurité éprouvée dans le ventre maternel ». (1)
La guitare désaccordée
Adorno, dans l'écho de son plus lointain passé, à Amorbach, son village proustien aux consonances d'amour et de musique, trouve, à côté d'un piano, une « guitare triste » à laquelle manquaient deux cordes. L'enfant, charmé par cette dissonance, en joue. Il éprouve, avant même de rencontrer Schönberg, « le désir de composer comme sonne une guitare ». Ces accords dissonants se font entendre dans les comptes-rendus de ses rêves (2).
Dans son exil, Adorno a dressé, à partir de l'année 1934, le procès-verbal de ses rêves. Derrière les épisodes fantomatiques, les scènes oniriques d'opéras, les étranges métamorphoses de personnalités politiques et littéraires, se cachent la peur de la mort, l'angoisse d'être « crucifié ». Forte est la prégnance d'un sentiment de culpabilité. L'image maternelle accompagne, dans ses errances rêvées, Adorno et le conduit par un chemin d'altitude vers le village de son enfance, cet Amorbach où se love, à son insu même, le village corse perdu.
L'exilé, dépossédé de son lieu d'origine, « manque d'espace ». Il est toujours dans l'attente du « passeport allemand... ». Dans le terreau de la langue germanique où les mots sonnent « étrangers, crispants et incompréhensibles », Adorno creuse le chemin d'une langue plus intime, plus vraie, celle du dialecte comme pour retrouver enfouie, détachée de tout concept réducteur, la langue des bergers corses, effacée et qui ne parle plus que le silence.
(1)Minima moralia : réflexions sur la vie mutilée. Payot, 1980
(2) Mes rêves. Éd. Stock, 2007
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