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Il existe une île où les enfants vont en prison, et cette île qu'on aurait tendance à chercher parmi les contrées les plus reculées, c'est la Corse. La réprobation pourtant fut à peine audible ; on a même pesé le pour et le contre, osé gloser sur la vertu d'une telle mesure.
C'est qu'à l'origine de cette décision judiciaire insensée, il y a un drame épouvantable et éprouvant. Bonifacio : la mer. Une mère qui remonte de la plage. Camille, son bébé de quelques mois, innocent et somnolant sous le soleil d'août, dans les bras. Soudain : l'incompréhension suivie de l'horreur. La tête de l'enfant en sang. L'enfant mort. Le drame ici se referme sur lui-même et n'a pas besoin de mots. Une réflexion de l'avocat des parents suffit : il a demandé qu'on apprécie leur détresse, eux qui étaient venus en Corse dans l'insouciance des vacances et qui ont repris l'avion pour Paris « avec un cercueil de cinquante centimètres dans la soute à bagages ».
La police est à pied d'oeuvre. On arrête les coupables, d'autant plus difficiles à appréhender que tout le monde les avait vus, au sommet de la falaise. Mais - problème ! - ce sont aussi des enfants. Ils ont 13 et 14 ans. Ils jetaient des pierres dans le vide. Comme tous les enfants du monde, sauf peut-être ceux qui ont un père magistrat. Qui peut prédire que derrière un carreau brisé, il n'y aura jamais les yeux d'une petite fille à sa fenêtre ?
Antoine et Marc-Antoine ont sans doute voulu affirmer leur présence, montrer qu'ils étaient chez eux, faire peur à des étrangers. Et puis, leur méfait accompli, ils seraient partis en riant sous cape, assez satisfaits du bon tour qu'ils auraient ainsi joué ; comme d'autres l'ont déjà fait à ce même endroit et ailleurs dans le monde. Mais les deux cousins ont joué avec le feu, ils ont risqué le pire. Et le pire, en l'occurrence l'invraisemblable, s'est produit. Ils n'ont visé personne, ils se sont déchargés de leurs actes sur la probabilité. Et c'est la roue du malheur qui s'est mise à tourner. Ils se sont alors enfuis, les lèvres assurément tordues par le rictus de l'angoisse, mais ils se sont enfuis comme des enfants puisqu'on n'a même pas pensé à en faire un délit. Par ce jour d'été à la lumière impeccable, ils venaient de se condamner et de faire entrer leurs proches en souffrance. La mère de l'un d'eux l'a déclaré : elle ne peut plus regarder un bébé sans fondre en larmes. Elle a bien conscience, devait-elle confier sur les ondes de France Info, que la sanction pour son fils ne relevait pas d'une « tape sur la main ».
Restait alors au ministère public à se saisir de l'affaire. Ç'aurait pu être, au bout de la cruauté des circonstances de Bonifacio, un grand moment de justice. Encore aurait-il fallu que des magistrats ne fussent pas petits !
Le procureur de la République d'Ajaccio, José Thorel, se vit devant un premier tribunal : celui de l'opinion publique, la doxa des Grecs. Quand la sagesse, comme il arrive souvent, était quelque part en une région « para-doxale » justement, en lisière des passions de la foule. Il préféra répondre à l'émotion dont il pressentait la vague, par une émotion dont il se fit l'instigateur en qualifiant le crime de « violence volontaire ». Autrement dit : il y a bien eu une atteinte délibérée à l'intégrité physique d'autrui sans retenir - c'est bien le moins - une intention homicide. Il récupérait, lui, en réputation de fermeté, ce que la justice perdait en sérénité. Le procureur avait ainsi tenu à planter le décor d'une pièce à la Kafka qui devait aboutir au placement en détention de deux enfants entre les quatre murs de la maison d'arrêt de Borgo.
C'est sans précédent. Et lourdement inquiétant. Qu'on piétine ainsi l'enfance en lui appliquant la même grille de responsabilité que le code de procédure réserve à l'âge adulte. Ici la notion même de citoyenneté s'efface derrière la notion diffuse d'une culpabilité relevant de la faute morale. Mais, à ce compte-là, nous mettons en garde José Thorel, il pourrait tout aussi bien requérir contre lui-même et faire procéder à sa propre incarcération.
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