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Trente ans de carrière, ça se fête ?
On s'est posé la question, on a réfléchi à un événement exceptionnel, un concert où l'on aurait fait appel à tous ceux qui ont pris part, au fil des décennies, à l'aventure d'A Filetta. Mais nous avons renoncé. Le groupe est tellement pris par ses activités, on dépense une telle énergie dans les projets en cours, qu'on n'aurait pas trouvé le temps d'organiser tout ça dignement, et on ne voulait surtout pas proposer au public quelque chose de bâclé. C'est un peu triste, certes, mais la vie continue, et le groupe avance.
Pas de bilan non plus, alors ?
Une chose est sûre, ces trente ans sont passés à une vitesse incroyable. On le dit souvent sur scène, sans démagogie, à aucun moment, on n'a le sentiment que la routine s'est installée. Pour nous, chaque concert est une aventure, voire une lutte. A Filetta est un peu dans la situation d'un montagnard qui devrait gravir tous les sommets de la planète. Il y en a toujours un autre à escalader. Nous sommes en permanence à la recherche d'un équilibre qui semble perpétuellement accessible, mais se dérobe encore et toujours.
Mais avec une carrière aussi riche, que reste-il à accomplir ?
Tout reste à faire. J'aimerais par exemple développer un répertoire philharmonique. On a aussi l'envie de monter un long métrage d'animation pour les enfants. Et puis on veut continuer à partir à la rencontre des musiques d'ailleurs. Si demain on nous appelle pour un concert dans les temples d'Angkor ou au Groenland, on part sans réfléchir. Repousser les limites, faire des choses dans des conditions extravagantes, c'est toujours passionnant.
On a l'impression qu'il y a deux parties distinctes dans la carrière d'A Filetta...
Effectivement. Au début, on tournait, on faisait des disques, mais plus ou moins en dilettante. En 1994, tout a changé. Devant les opportunités qui se présentaient, conséquence de notre disponibilité, on a décidé de devenir des professionnels tout en donnant libre cours à nos envies. Ensuite tout est allé plus vite. Et lorsque je me penche sur notre parcours depuis cette époque, je me dis qu'on a réalisé quelque chose d'exceptionnel.
Cet emballement vous a-t-il étonné ?
Je pense que si l'on a duré autant, c'est qu'on n'a jamais rien planifié. Aujourd'hui encore, je continue de ne pas me projeter dans le futur. Tout est affaire de rencontres, de coups de coeur artistiques, de sollicitations. Je n'ai aucune idée de ce qu'on fera dans deux ans. Un plan de carrière nécessite des concessions, du calcul, la mise en place d'une stratégie. Très peu pour moi.
Ce qui ne facilite pas les relations avec les maisons de disques...
On a travaillé avec une dizaine de maisons de disques, ça a toujours foiré. Je ne veux pas qu'on me dise « emprunte cette voie, tu toucheras beaucoup de monde ». Si cela nécessite de faire une croix sur mes convictions profondes, artistiques et humaines, pas question. Virgin, la dernière en date, était prête à mettre de gros moyens sur nous, mais voulait qu'on fasse des duos, avec Axelle Red ou Souchon. Il est hors de question que j'aille voir Axelle Red en lui disant « viens chanter avec moi, tu vas me faire vendre quelques disques en plus ». C'est indigne ! Aujourd'hui on a presque du mal à trouver une maison de disques, et paradoxalement, on fait le plein partout où l'on passe. Ce qui nous convient très bien au final. Alors évidemment on n'a pas la notoriété pour passer au 20 heures, mais on visite des pays extraordinaires, on s'enrichit humainement, et ce sont des moments d'émotion, de partage qui n'ont pas de prix, dans la vie d'un homme.
A Filetta est à l'aise dans de nombreux styles musicaux. Y en a-t-il un que vous privilégiez ?
Il n'y a pas, pour moi, de musique plus ou moins noble. Il y a des chansons de Léo Ferré qui sont des monuments. Mais rien n'est plus beau que ne pas se cantonner à un format, ne pas se poser la question de l'adhésion du public, de ne pas se demander s'il va s'ennuyer. Ce genre de considérations, ça me gave. Il faut faire confiance au public. C'est à force de lui donner des choses formatées qu'il finit par s'en contenter. Je prends autant de plaisir à écrire une chanson de trois minutes qu'un ch ? ur de vingt minutes ou un requiem. Mais comme la tendance est à la musique courte, j'ai envie de faire le contraire.
Votre rigueur dans le travail, et dans vos prestations, vous ont toujours démarqué du tout venant de la production insulaire.
En la matière, en Corse, je pense qu'il y a confusion des genres. L'ethno-musicologue italienne Giovanna Marini dit que le chant populaire a au départ une fonction de rite, lors du labour, des cérémonies mortuaires par exemple. C'est un langage qui accompagne les moments de la vie. La scène, c'est autre chose. D'autant qu'il y a un public en face qui a payé son entrée. Du coup, on n'est plus dans l'instantané, dans le spontané. On est à la recherche d'une efficacité artistique, notion dont le rite est totalement dénué. On est dans le reflet du rite, mais plus dans le rite.
On vous fait parfois le reproche d'écrire dans une langue peu accessible...
Et moi je réponds qu'on ne comprend pas toujours tout chez Pessoa, Mallarmé ou Aragon. Ce que je veux dire, c'est que chacun a ses codes, une façon d'écrire, des choses qui résonnent en lui et qui sont très puissantes. Je suis un amoureux de René Char, mais ce n'est pas toujours facile à comprendre, ni même à cerner. Pourtant c'est une langue fabuleuse, une explosion de couleurs et de sentiments. Moi-même, lorsque je lis les poésies de Filippini, je suis admiratif, c'est splendide et cela me touche d'autant plus que je suis loin de manier la langue comme lui. Mais ce n'est pas pour cela que je suis un raté ou que la langue que j'utilise n'est pas digne d'intérêt. Il me semble qu'il faut impérativement distinguer le travail pédagogique et l'oeuvre artistique. L'artistique ne doit pas avoir un rôle pédagogique. On ne peut se poser la question, en art, de savoir si l'on sera toujours compris.
Autre caractéristique frappante, l'absence chez A Filetta de la nostalgie qui anime une grande part des artistes corses...
La nostalgie est une forme boiteuse de la mémoire. On extrait quelque chose de son contexte, on ne veut retenir que ce qui nous semble bon. Cela traduit une incapacité totale à demeurer dans le temps présent. Et sur le plan du chant, c'est pareil. Avec ce risque de se figer, de légitimer le danger qui pourrait résider dans toute forme d'ouverture. Il est sain qu'il y ait des gens qui se posent en gardiens, mais cela n'exclut pas qu'il existe d'autres qui bousculent la tradition. Je suis triste lorsque j'entends des gens dire qu'il ne faut pas toucher à quelque chose parce que nos anciens nous l'ont laissé comme cela. C'est contraire à toute dynamique de vie.
Que pensez-vous de la profusion de chanteurs et de groupes corses ?
Il ne faut surtout pas empêcher les gens qui veulent s'exprimer de le faire. Pour autant, il y a un vrai problème, c'est que personne ne fait de distinction qualitative entre les groupes. C'est un mauvais service à rendre aux artistes que de mettre tout le monde sur le même plan. On doit faire des choix, que ce soit les programmateurs radio et télé ou les gens qui par leurs subventions alimente une grande partie de la production. On ne peut pas dire en permanence que tout est bon parce que si tout est bon, rien n'est bon. Nulle part cela ne fonctionne comme ça. Ce n'est pas un discours élitiste. Je ne dis pas qu'il faut éliminer les mauvais. Nos premiers disques musicalement étaient des calamités. Et si on ne nous avait pas laissé le temps de progresser, aujourd'hui sans doute, nous ne serions plus là. C'est pour cette raison que lors du premier disque d'un groupe, il faut qu'il y ait des gens qui donnent leur avis, sincèrement. C'est l'unique façon de progresser.
En Corse, la critique n'existe donc pas ?
Soit on ne dit pas grand-chose pour ne pas dire ce qui fâche, soit on tombe dans le propos dithyrambique dès que l'artiste est un peu connu. C'est d'autant plus gênant qu'on nous encense quand on fait une merde, mais en revanche on assassine sans raison ce qui vient de l'extérieur. Moi, je souffre lorsque je lis les comptes-rendus de journalistes qui sont venus, ou pas d'ailleurs, à un spectacle, et qui font un commentaire où ils se contentent de nous resservir le communiqué de presse. Je pense qu'on gagnerait tous à un peu de sincérité et de critique, y compris ceux qui seront critiqués à un moment ou à un autre.
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