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Instinctivement, bêtement aussi sans doute, un texte qui ne s'adresse qu'aux femmes, c'est louche. Pour ne pas dire suspect, comme tout ce qui peut être rangé dans la catégorie des choses convenant à l'un ou l'autre sexe. Pour la même raison qu'il est insupportable d'entendre dire, « C'est un métier d'hommes », ou pire, « C'est à la mère de faire ça », une Lettre aux femmes inspire spontanément la plus grande méfiance, surtout lorsqu'un homme en est l'auteur... Comment, en tant que représentante de cette catégorie à laquelle on a voulu s'adresser, aborder un tel contenu sans pister avec malveillance une intention sexiste, comme on guette chez les gens qui clament leur humanisme, le moment où ils s'exclameront la main sur le coeur : « Je ne suis pas raciste, d'ailleurs, j'ai plein d'amis de couleur » ?
Ce qui sauve cette affaire, c'est son auteur. Edmond Simeoni est tout bonnement inimaginable dans ces odieux oripeaux. Insoupçonnable de misogynie, encore moins de sectarisme, le médecin fournit, sur son seul nom, un gage de sérieux, de bon ton, qui mue la méfiance en curiosité. Une curiosité récompensée lorsqu'une fois l'ouvrage entamé, on lit, page 14, ce paragraphe sur « la déception » que veut susciter cet essai chez celles et ceux qui espèrent y trouver « un contenu traditionnel, agencé autour d'une procession interminable de clichés, de vêtements noirs, de mines tragiques et de deuils, d'instigatrices passionnées de vengeances ou encore de légendes relatives au rôle principal, mais volontairement effacé, des femmes dans la société corse ». Ouf ! point de Colomba et autre image de Fozzano à l'horizon. Sa lettre, c'est à toutes les dames qu'Edmond Simeoni l'envoie ; « Qu'elles soient d'origine corse ou par adoption, qu'elles vivent dans l'île ou au sein de la diaspora ; qu'elles soient devenues corses par choix personnel, par des liens du mariage ou des alliances familiales ou bien banalement par des nécessités de la vie ».
Si au fil de la lecture, l'intérêt grandit, on s'étonnera néanmoins de devoir attendre la page 73 pour que la promesse du titre soit tenue. Ce n'est qu'à ce stade de l'exposé que l'ouvrage prend enfin le tour littéraire annoncé. Edmond Simeoni s'adresse alors directement à celles qui seront selon lui, le « catalyseur de la prise de conscience collective et de la mise en mouvement de la Corse ».
Au chapitre des réussites de ce livre, quelques portraits - d'inégales richesses - de femmes admirables, de Noëlle Vincensini à Josette Dall'ava Santucci ; l'hommage de l'homme d'Aleria à ces braves qui ne se sont pas contentées de veiller sur leurs graines de militants, ce qui aurait déjà été pas mal, mais se sont impliquées dans la lutte politique, avec leurs armes - qui ne sont pas les moins efficaces - pour obtenir la libération des « prisonniers » ou la fin du déversement des boues rouges. On notera aussi quelques perles ; pour n'en citer qu'une : ce délicieux proverbe de la page 56, destiné à illustrer le manque d'enthousiasme avec lequel les hommes politiques respectent la loi sur la parité, se cramponnant à leur fauteuil et à leurs privilèges : A ragione hè a toia, ma a capra hè a meia (tu as raison, mais la chèvre m'appartient).
Malgré ses qualités, une fois la missive lue, difficile de ne pas penser : tout cela est bel et bon, mais... quoi de neuf, docteur ? Aussi louable que soit l'intention, sa portée paraît, au mieux, bien courte face à tous les conservatismes. Le militant peut assurer avec la force de conviction qu'on lui connaît que « plus les femmes s'engageront sur tous les terrains, plus les solutions émergeront rapidement, plus les violences politiques et de droit commun diminueront », le croire, même le vouloir, ne paraît pas suffisant. Enfin, on ne peut que regretter le - trop - grand nombre de coquilles qui parsème cet essai, d'autant qu'elles sont de plus en plus nombreuses au fil des 157 pages.
« Lettre aux femmes corses » DCL Éditions, 16 euros
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