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Cher Aimé Césaire,
Je n'ai pas eu l'honneur de vous rencontrer et je le regrette. Je ne suis éloigné de vous que par une distance, un espace géographique qui n'a plus grand sens aujourd'hui. Ce n'est pas un exotisme que je recherche, mais un ailleurs de la langue dans notre même patrie.
J'écris dans le calme de la nuit qui vient, alors que vous êtes enfoui désormais « sous le soleil de midi ». Je le fais parce que, restant vivant parmi les morts, vous invitez à la liberté, au respect aussi qui s'adresse, à travers vous, à tout ce que vous représentez.
Car vous représentez beaucoup. D'abord une écriture. Et pas n'importe laquelle. Celle qui nous parle de « l'original sanglot noir des ronces ». Celle d'une faille dans l'ordre blanc qui fut longtemps le nôtre. Injuste et meurtrier. Dans ce sens vous êtes, avec des Africains, des Antillais, des Maghrébins, des Asiatiques, ce qui reste, ce qui demeure et s'épanouit d'une parole dont nous sommes, vous et moi, les frères. Et je n'évoque pas seulement la parole de nationalité française.
Ce soir, je vous écris parce que je ne suis pas certain qu'on ait bien entendu ce que vous disiez. Ni comment vous le disiez. Parmi ceux des écrivains qui sont les plus proches de vous, ce n'est pas la langue française qui vous est reprochée, pas plus qu'à Saint John Perse. Ils s'en sont nourris, puis ils ont accueilli cette créolité qui vient, ce « Tout Monde » (Edouard Glissant) qui sera, comme une évidence, l'avenir de l'homme.
« Un honnête homme est un homme mêlé » disait Montaigne. Même si cette phrase date du seizième siècle, c'est une bonne nouvelle. Car l'histoire de la pureté, ça ne marche plus. Ni linguistique, ni ethnique, ni nationale, ni géographique... Et c'est cela qui fait l'objet de ma lettre et c'est de cela dont je voudrais vous remercier comme je le ferais si j'écrivais à Senghor, à Chamoiseau, à Confiant, à Sénac, à Bernabé, à Kateb Yacine. Et surtout à tous ceux qui n'ayant pas nécessairement de lien juridique avec notre nation, ont choisi cette langue. Par ce fait même, elle n'est plus seulement la nôtre. Vous remercier pour ce que vous fûtes, pour ce que vous restez et qui continue à nous faire aimer la lumière. Vous remercier enfin parce qu'un pays - le nôtre - qui crée un ministère de l'identité nationale devrait se tourner vers vous pour savoir ce qu'il craint exactement. Et vous avez sans doute une partie de la réponse.
« On peut très bien survivre mou », avez-vous dit. Quelle belle phrase ! Qui se prête à tant de sens ! Pour vous, sans doute, c'était une référence à cette situation post-coloniale dans laquelle, effectivement on peut survivre, mais à condition de perdre ce qui fonde une identité verticale, une fierté du langage et de la mémoire. Mais j'interprète votre oeuvre. C'est le droit que donne le poème, ce vêtement de mots qui habille le monde comme il l'entend. Et ne le recouvre jamais.
Je vous écris parce que vous avez enrichi ma langue. Vous avez semé des fleurs de paroles, des fleurs caraïbes qui prenaient à l'Afrique, à l'Amérique, à l'Europe des couleurs incroyablement nouvelles. Il me semble que ce que nous appelons « les Antilles », c'est un archipel verbal qui parle au monde. Non parce qu'il serait meilleur que les continents au carrefour desquels il se trouve, mais sans doute parce qu'il est irrigué par chacun d'entre eux. Sans doute aussi parce que la déportation, le sillage de la souffrance que le mépris a laissé derrière lui, l'exploitation de l'homme, le meurtre des cultures, sont des faits que nous aurions dû recevoir comme une prémonition de ce que nous étions « capables » de faire.
Nous parlons volontiers avec emphase des valeurs européennes, du message de civilisation que l'Europe a délivré au cours des siècles. Je ne me suis pas privé moi-même d'utiliser ces mots. Nous l'avons tous fait. Et je continue à penser qu'il a, ce message, une réalité. Celle que nous avons puisée chez les Grecs, les Arabes, le monde juif et le monde romain, la Renaissance et les Lumières. Une réalité qui pourrait nous permettre aujourd'hui de partager avec d'autres le meilleur de ce que nous avons reçu. Mais il faudrait que nous évitions cette innocence d'agneaux titubants. Car nous n'avions pas suffisamment songé, en évoquant ces valeurs, aux trois génocides de ces derniers siècles : la traite négrière, le massacre des Indiens d'Amérique, l'élimination des juifs d'Europe, que nous avions nous-mêmes, nous Européens, commis.
Je n'invoque pas la repentance en écrivant cela mais plus simplement la lucidité, un mot qui vient de la lumière.
Et vous les écrivains des Antilles, vous les Créoles, vous les hommes des Caraïbes, par la multitude de vos racines, vous avez mis au monde un langage nouveau.
Vous êtes parti à la reconquête de ce pays natal, un pays enfoui au-dedans de votre mémoire. Comme Saint John Perse vous ne l'avez pas trouvé, c'est lui qui est revenu. Je le cite :
« Me voici restitué à ma rive natale » (Exil)
« Ha ! très grand arbre du langage peuplé d'oracles, de maximes et murmurant murmure d'aveuglé-né dans les quinconces du savoir » (Vents)
Continuez à nous dire, par cette étrange présence qui commence à votre mort, que la France c'est toujours plus compliqué que ce qu'on en dit. Que ce n'est une communauté que par l'attachement qu'on porte à la République. Et que pour le reste : l'ethnie, la religion, la race, l'esprit, l'aventure de la mémoire, eh bien ! c'est une des merveilles de la diversité humaine.
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