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N°132 - Septembre 2010
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Par Jean-Marie Arrighi

 
 

Ghjacciu, ghjelu

 
 

- Les chaleurs estivales incitent à la consommation de glaces, et toutes les villes corses ont vu fleurir des gelaterie. Gelato, gelatiera et gelateria, parfaitement compréhensibles pour les corsophones, sont pourtant purement italiens et ne sont pas passés en langue corse, où c'est ghjacciu qui est généralement employé en ce sens. Tous ces mots sont cependant de même provenance latine. Gelu, gel ou gelée, est issu d'une racine à peu près générale dans les langues indo-européennes, présente par exemple en celtique : calan veut dire geler en ancien irlandais. On trouve souvent la même racine en toponymie antique : le nom sicule de Gela en Sicile désignait une ville importante mais aussi le fleuve, à eau fraîche sans doute, qui y coulait. De gelu on tirait des composés comme l'adjectif gelidus, glacé, construit comme son contraire calidus, chaud. C'est de gelu accompagné d'un suffixe que vient aussi glacies, supplanté par sa forme populaire glacia qui a des descendants dans toutes les langues romanes pour indiquer la glace — y compris au sens de miroir, comme en français. Outre ces mots latins, le corse emploie beaucoup cotru, dont la provenance est relativement mystérieuse. Le mot n'est pas présent en italien officiel et n'est pas signalé non plus dans ses dialectes, ni en latin. L'emploi traditionnel en corse, comme le remarque Matthieu Ceccaldi, distinguait bien u cotru, la glace naturelle, et u ghjacciu, glace du commerce, conservée dans les ghjaccere que l'on retrouve en bien des points de notre territoire, et vendue sous forme de pezzu di ghjacciu. Chacun de ces mots a de nombreux composés : pour cotru, on trouve ainsi cutrà, geler, et cutrura, gel ; incutrà, geler mais spécialisé pour parler de fruits ou de légumes abîmés par le gel ; scotru, dégel, et scutrà, dégeler. Mélanger les liquides glacés et la chaleur des aliments est fort déconseillé par la sagesse traditionnelle : acqua cutrata è cibu caldu arruvinanu i denti... U ghjelu est d'abord le gel, chì indurisci a tarra. Mais ghjilà ou ghjalà, autant que glacer, signifie souvent refroidir : lascià ghjilà a suppa. L'emploi de ghjilatu au sens de froid explique d'ailleurs la faible utilisation en corse de l'adjectif freddu. Cependant on parle aussi d'un ventu ghjilatu, un vent glacé, comme d'un sudori ghjilatu, une sueur froide. Inghjilattivì veut dire se refroidir beaucoup, et i ghjiloni sont les engelures. Ghjaccià veut dire aussi geler, a ghjaccina est la gelée. Pour fixer les néologismes imposés par la vie moderne, il est parfois difficile de choisir entre ces différentes racines. Comment nommer par exemple les glaçons qui rafraîchissent un apéritif ? Ghjacci, ghjaccioli, cutrioli, voire le gallicisme glassò comme dans une chanson comique (À mè date mi un pastizzu cù unipochi di glassò) ? L'usage quotidien tranchera, comme toujours. En tout cas, les sens figurés et métaphoriques en sont semblables, et les mêmes que dans d'autres langues : esse di ghjelu, être de glace. Semu freddi cum'è cotru veut dire : nous sommes en mauvais termes, nous nous battons froid. Nos mots se retrouvent dans bien des formules traditionnelles. Citons la prigantula di Sant'Andria où apparaît un composé de ghjilà, cunghjalà : Aprite aprite à Sant'Andria/Chì veni da longa via/Cù i pedi cunghjalati/è hà bisognu di riscaldà si/D'un bon bichjer di vinu.

 
 

Jean-Marie Arrighi

 
 
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