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| | Par Gilles Millet
| | | | Duel au soleil
| | | | Anne de Carbuccia veut récupérer la maison du XVIIe siècle qu'elle a achetée en 2001, et dont elle a été expulsée en 2005 par Paul Canarelli, le patron du domaine de Murtoli sur lequel elle est construite. Récit.
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Pas simple les histoires de terrains et de propriétés en Corse. Le président du tribunal d'Ajaccio, Guy Jean, l'a résumé à sa manière, le 22 avril, au terme du procès en référé qui opposait Anne de Carbuccia à Paul Canarelli à propos d'une maison du XVIIe siècle construite en bord de mer à Murtoli. « Je n'ai qu'une question à vous poser, a-t-il lancé aux avocats des uns et des autres : comment dit-on, en corse, sac de noeuds ? » Peut-être une manière de dire que d'ici le 3 juin, date à laquelle il doit rendre son jugement, il aura peut-être du mal à se faire une opinion et qu'il n'exclut pas de renvoyer l'affaire « au fond » devant une autre juridiction.
Pourtant, il a d'ores et déjà les moyens de trancher puisque, si Canarelli conteste la vente de la maison, Anne de Carbuccia en est effectivement propriétaire et a le droit de la récupérer. D'où l'objet de son référé contre Canarelli qui, lui aussi, persuadé de son bon droit, la lui a confisquée depuis 2005.
Et si ce n'étaient la valeur de cette maison située dans un endroit idyllique, la personnalité de ceux qui se la disputent, et le contexte « corso-corse » caricatural qui a intéressé les médias continentaux, cette affaire pourrait paraître banale ici, où des dizaines, voire des centaines de conflits du genre, opposant parfois des membres d'une même famille, ont lieu dans presque tous les villages. En effet, l'indivision, la parole donnée entre parents ou grands-parents, des habitudes prises depuis des lustres, font que nombre d'insulaires se disputent, là un terrain, ailleurs une maison, ou les deux à la fois.
Au demeurant, c'est peut-être ce contexte quelque peu ancien qui a « piégé » Paul Canarelli. Il se retrouve aujourd'hui confronté à une propriétaire « moderne » qui, ayant acheté un bien, et ayant épuisé tous les moyens de conciliation, veut simplement le récupérer. Quelles qu'aient été les relations entre la famille de Canarelli et celle de Paul D'Ortoli, le vendeur. Celui qui, selon Paul Canarelli, lui avait confié la maison qu'il a louée pendant deux saisons, et aurait dû la lui vendre prioritairement. Et non la céder « en douce » à quelqu'un qu'il considère comme « une étrangère », sans doute parce qu'elle est mariée à un riche italien, Alberto Tazartes, rompant ainsi un bail « verbal » qu'il aura du mal juridiquement à établir. Sans parler des méthodes qu'il a employées en récupérant par la force ce qu'il considère comme étant son bien, même s'il conteste avoir menacé Anne de Carbuccia ; du moins c'est ce qu'elle l'affirme en ajoutant qu'il aurait fait de même avec Paul D'Ortoli lequel ne dit rien puisqu'il a décidé de ne pas s'expliquer en public sur cette affaire.
La genèse de ce feuilleton, sur fond de coins de paradis, est désormais connue : Anne de Carbuccia affirme avoir trouvé, en décembre 2000, dans le magazine Propriétés de France, une annonce concernant une maison et un terrain situé dans le sud de la Corse. Après avoir vu des photos, elle est conquise et envoie son père, qui réside en Corse, la visiter et voir son propriétaire Paul D'Ortoli. L'ayant ensuite rencontré elle-même, elle décide d'acheter et l'affaire est finalisée en 2001. « Discrètement » certes, mais selon le voeu de Paul D'Ortoli. Qui, à en croire Canarelli « fait cela dans son dos » : en effet, il a récupéré son bien en affirmant qu'il ne voulait plus le louer, comme il l'avait fait pendant deux saisons, mais l'habiter en personne.
Or, après s'être entendu avec Anne de Carbuccia, D'Ortoli l'a vendue pour 610 000 euros, en constituant une SCI dans laquelle la nouvelle propriétaire va devenir majoritaire via une autre société, alors qu'il reste porteur de parts minoritaires. « Comme cela, il pouvait s'occuper de la maison lorsque nous étions absents et régler, au nom de la société, tous les frais et les menus travaux d'aménagement » explique Anne de Carbuccia.
Paul Canarelli, qui gère le reste du domaine de Murtoli (2 000 hectares) où il loue à de riches locataires (parfois jusqu'à 25 000 euros la semaine) une dizaine d'autres maisons ou bergeries. Il agrémente d'ailleurs les séjours par l'organisation également de parties de chasse, s'inquiète de l'arrivée de ces nouvelles têtes. « D'Ortoli m'a dit qu'il s'agissait de gens de sa famille à qui il prêtait sa maison » affirme-t-il. Avant d'apprendre, quelque temps plus tard, que la maison a été en fait vendue, ce qu'il ne pourra vérifier au bureau des hypothèques qui ne fera figurer les traces de la transaction que beaucoup plus tard. C'est ce qui explique, selon lui, qu'il n'a pas réagi plus tôt et a « laissé tranquille » Anne de Carbuccia jusqu'en 2005, alors qu'elle y avait déjà passé trois mois de vacances l'été et une vingtaine de week-ends par an. Période durant laquelle Canarelli a continué à aménager son domaine en « retapant » (« sans permis de construire » précise Anne de Carbuccia) de nouvelles bergeries afin de les louer.
C'est durant l'été 2005 qu'un premier incident éclate, lorsque le chien du couple Tazartes s'échappe et va traîner sur la plage où se trouvent les clients de Canarelli. Ce dernier, mis au courant, profite de l'occasion pour prendre à partie Alberto Tazartes et après lui avoir réclamé un million d'euros pour pouvoir accéder à sa propriété par le chemin qu'il a effectivement aménagé, lui demande de « dégager », lui et sa famille faute de quoi « il les fait jeter à la mer ». C'est en tout cas ce qu'affirme Anne de Carbuccia qui, ensuite, tenta en vain d'obtenir l'aide de Paul D'Ortoli avant de se réfugier, elle et ses enfants, dans l'appartement qu'elle possède à Ajaccio.
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Jusqu'à l'été 2006, Anne de Carbuccia à qui son mari a laissé le soin de régler cette affaire, elle qui est corse, ne « bouge » pas, mais compte bien sûr l'aide de son vendeur qui ne se manifestera plus. Sauf pour lui confirmer qu'il « ne peut rien faire ». Et, lorsqu'elle retourne à sa maison avec une amie, elle s'aperçoit que la grille d'entrée à désormais un code et que les serrures de sa maison, qui est visiblement habitée, ont été changées. Elle rencontre Canarelli qui a été prévenu de son arrivée, et la discussion qui dure plusieurs heures se passe mal. Canarelli campe sur ses positions en soutenant qu'elle n'avait pas le droit d'acheter la maison qui lui revenait « naturellement ». Comme D'Ortoli n'avait pas le droit de la lui vendre en raison d'accords familiaux passés. Et qu'il ne lui laisserait jamais la possibilité d'y habiter. Elle ajoute même, ce que nie Canarelli, qu'il aurait même menacé de la faire sauter si la justice ne lui donnait pas gain de cause. En faisant état de « ses amis du nord » ou de « ses amis nationalistes », histoire de montrer qu'il avait des appuis solides. Toute chose qu'il dément également.
Toutes les autres tentatives de conciliation - Anne de Carbuccia rencontrera une deuxième fois Canarelli dans le cabinet d'un avocat ajaccien - échoueront, le patron du domaine de Murtoli restant sourd aux arguments avancés par la propriétaire légale de la maison.
C'est ce qui va finalement la pousser à saisir la justice, fin 2007, pour tenter d'obtenir son expulsion, une procédure longue qui a abouti au procès du 22 avril dernier ; le tout en déposant une plainte, actuellement instruite pour « dégradation de bien d'autrui ». En effet, Anne de Carbuccia, non seulement veut récupérer son bien, mais accuse encore Canarelli d'avoir modifié sa maison en y faisant des travaux qui, selon elle, l'ont dénaturée. « C'est comme s'il avait pissé dessus, dit-elle en s'énervant. Il a fait d'une authentique maison corse une sorte de mas provençal pour touristes ». Et de montrer des photos « avant » et « après » qui illustrent effectivement son propos : les doubles vitres qui ont remplacé les petits carreaux d'époque, les voûtes sarrasines aux lignes pures couvertes par de lourdes voûtes aux pierres apparentes, les balustrades qui ont été rajoutées aux fenêtres... ». Une partie des travaux ayant été réalisée, d'après elle, pour « mettre la maison aux normes légales de location ».
Toutes choses qui n'impressionnent guère Paul Canarelli lequel, tout en maintenant son point de vue en ce qui concerne ses droits sur la maison, fait visiter son domaine qui est effectivement magnifique. Ce qui fait dire à ceux qui le soutiennent dont certains de ses clients : « C'est formidable ce qu'il a fait là ». Une merveilleuse enclave pour « people » dont la presse, y compris sur le continent, s'est fait l'écho.
Mais, une autre presse, ces dernières semaines, s'est intéressée à l'affaire en révélant avec délices cette histoire qui oppose « la millionnaire » à « la loi corse », comme l'a titré Paris Match. En effet, Anne de Carbuccia, à la fois « pour se protéger », et sans doute pour pousser la justice à agir, a fait appel à l'un de ses amis parisien ayant beaucoup de connaissances parmi les journalistes. C'est ainsi que Le journal du dimanche, France 2 puis TF1 se sont intéressés à ce dossier qui, à sa manière, renouait avec une certaine vision caricaturale de l'île où l'on a opposé « la gentille insulaire » au méchant « homme d'affaires » dont on soupçonne les amitiés mafieuses (avant de se consacrer avec succès au domaine de Murtoli, Paul Canarelli avait lancé la discothèque « Via Notte »).
Anne de Carbuccia, elle, est déterminée « à aller jusqu'au bout ». Elle considère presque son action comme une sorte de « devoir ». « Moi j'ai les moyens de résister à Canarelli, ce qui n'est pas le cas de tout le monde. Si je ne le fais pas moi, qui va le faire ? » Et elle sait, la presse aidant, que les pouvoirs publics qui, en ce moment, sont à l'affût de la moindre affaire pouvant mettre en cause des notables corses jugés affairistes, pourront peut-être l'aider. Ce qui risque, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, de retomber sur Canarelli qui comme le disent certains observateurs locaux « aurait mieux fait de s'entendre avec elle », y compris pour le bien de son domaine, plutôt que de lui déclarer une guerre qu'il n'est pas sûr de gagner.
Des arguments qu'il ne veut pas entendre tant il se sent fondé à défendre, contre vents et marées, ce qu'il appelle « la terre de ses ancêtres ».
| | | | Gilles Millet
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