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N°104 - Mai 2008
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Par Pierre Negrel

 
 

Coup d'effroi sur Porto Vecchio

 
 

La Corse a-t-elle cessé d'être la Corse ? Deux ans après avoir disparu, Mounir, un adolescent de seize ans a été retrouvé enterré dans la forêt de l'Ospedale. Il avait été assassiné. Des copains de son quartier, à peine plus âgés que lui, l'auraient éliminé. Malgré des aveux circonstanciés personne ne croit à leur version des faits.

 
 

- Ils n'allaient pas tuer un garçon de seize ans pour rien ! » Pendant deux ans, Laziz El Moussaoui s'est raccroché à cette certitude : personne n'avait de raison d'en vouloir à son fils Mounir. Donc, celui-ci ne pouvait être qu'en vie.
Le 23 janvier 2006, lorsqu'il paraît pour la dernière fois au domicile familial du quartier Pifano, à Porto Vecchio, l'adolescent ne semble ni inquiet ni agité. Il vient de finir sa journée de stagiaire dans une carrosserie de la région et s'apprête, comme souvent, à faire un tour dans le quartier. Il enfile un pantalon de survêtement bleu, une veste beige et une paire de baskets. Il avertit ses parents et referme derrière lui la porte du petit appartement propret, occupé par les siens au second étage de cette résidence HLM. Il est 18 heures ce lundi soir : personne n'imagine un baisser de rideau, une sortie de vie. Pourtant, on ne reverra plus Mounir. Jusqu'au 14 mars dernier, où, à proximité du barrage de l'Ospedale, les policiers du SRPJ d'Ajaccio déterrent un corps criblé de chevrotines que trois jeunes du quartier ont préalablement désigné comme étant celui de Mounir El Moussaoui. Pour les proches, outre le choc, c'est la fin d'une quête épuisante qui aura mobilisé leur énergie pendant plus de deux ans : vingt-sept mois, exactement, à écumer la région, à téléphoner, à interroger pour continuer à croire que le pire ne s'était pas produit.
Pendant les premiers jours qui suivent la disparition, l'inquiétude est réelle, mais les parents ne cèdent pas au catastrophisme. « Même si cela ne lui ressemblait pas du tout, je me suis dit qu'il était peut-être chez des amis », confie le père. Et, c'est seulement après trois jours de recherches infructueuses que celui-ci se décide finalement à frapper à la porte des gendarmes. « Ils avaient l'air de s'en moquer », assure-t-il. « Ils me disaient qu'ils n'avaient pas le droit de chercher tout de suite, qu'il fallait attendre un certain temps. » Il faudra en effet attendre le 17 février - soit plus de vingt jours après les faits - avant qu'une enquête pour « disparition inquiétante » ne démarre. En avril seulement, une information judiciaire sera ouverte par le juge Jean Guary et confiée à la direction régionale de la police judiciaire. « La chose a été prise au sérieux, se défend aujourd'hui le lieutenant Jean-Bernard Di Beta, commandant de la brigade de Porto Vecchio. Mais il est vrai que, dans un premier temps, on a surtout pensé à une fugue, comme ça arrive souvent à cet âge. » Pourtant, la résolution de l'affaire ne semble pas avoir été la priorité numéro un des services de gendarmerie. « Un jour, ils sont venus dans le quartier et ont demandé aux gens si ce n'était pas moi qui avais renvoyé de force mon fils au Maroc », raconte encore Laziz. « Ils se sont arrêtés chez nous, ont posé quelques questions et puis, on ne les a plus revus à Pifano. »
Alors, l'entourage de Mounir va continuer à mener sa propre enquête ; à faire des recherches sur le terrain ; à passer des coups de fil jusqu'au Maroc. « Le père, on le croisait partout : aux Quatre Chemins, sur le port, à l'Ospedale, à Cala Rossa... Certains l'ont même vu à Ajaccio », se souvient un habitant du quartier. Naturellement, tout le voisinage, les copains et les jeunes du coin sont questionnés. Quelques semaines après la disparition, Anthony Astolfi, un ami de Mounir passe à l'appartement des El Moussaoui comme si rien n'était. On lui demande s'il a vu quelque chose ; s'il sait quelque chose. « Il a baissé la tête et il a répondu qu'il ne savait rien », soupire Laziz. « Moi, bien sûr, je l'ai cru. J'étais persuadé que c'était un brave garçon. »
Après un mois et demi d'arrêt, le père de Mounir doit reprendre son travail de maçon dans une grosse entreprise de la région. Les investigations se poursuivent, mais à un rythme moins soutenu. La quête continue surtout le soir et le week-end, sans jamais perdre espoir : « Pendant ces deux ans, j'ai toujours pensé qu'il était vivant », répète le père ne sachant plus trop quoi faire de ses mains.
Dans le quartier aussi, on a du mal à imaginer le pire. Surtout, personne ne comprend ce qui a pu arriver à ce garçon discret et serviable « qui avait fait certes quelques petites bêtises mais qui maintenant avait un travail et semblait le faire sérieusement. »
La jeune Salima, une voisine des El Moussaoui, très liée à Mounir, se souvient de discussions à rallonge pendant lesquelles les jeunes du quartier essayaient de trouver des explications. A posteriori, un détail lui revient en mémoire : « Quand on en parlait en présence d'Anthony [Astolfi ndlr] et de Arsalam [Oustou ndlr], ils baissaient la tête et disaient qu'ils ne savaient rien, qu'ils ne comprenaient pas. » A l'époque, on n'y prête guère attention. « On savait bien que c'étaient des petits voyous, qu'ils faisaient quelques trafics, mais jamais on pensait qu'ils pourraient tuer. Surtout pas Mounir qu'ils connaissaient depuis toujours », explique la jeune fille.

UN TÉMOIN ANONYME DÉSIGNE LES RESPONSABLES
Au bout d'un certain temps, néanmoins, des rumeurs vont commencer à courir dans le quartier de Pifano. Quelques personnes deviennent dépositaires d'un lourd secret : Mounir n'a pas disparu, il a été assassiné par des copains. Visiblement, l'un des jeunes impliqués dans l'affaire n'arrive pas à tenir sa langue. Torturé par le remords, il se laisse aller à de terribles confidences. « Anthony n'arrivait pas à tenir le coup, le poids était trop lourd pour sa conscience, croit savoir Ali, un autre habitant du quartier. On dit qu'un soir, dans un bar, il a tout raconté. »
C'est ce genre d'indiscrétions qui va permettre le dénouement de l'affaire. En octobre 2007, un témoin anonyme entre en contact avec les enquêteurs, puis avec le procureur de la République. C'est lui qui va donner le nom de certains aujourd'hui mis en cause. Près de six mois vont néanmoins s'écouler avant que les interpellations n'aient lieu. Et le mercredi 13 mars au matin, lorsque la police embarque Anthony Astolfi (20 ans), Arsalam Outtou (22 ans), mais aussi Christophe Niglio (23 ans), beaucoup de gens ont déjà eu vent de l'affaire. « Le jeudi soir, lorsque des voisins sont venus nous annoncer la mort mon fils, on nous a dit que tout le monde était au courant depuis un mois », tempête Laziz. Pourtant le procureur attendra jusqu'au samedi pour annoncer officiellement la nouvelle à la famille.
Pendant ce temps, les trois jeunes interpellés sont gardés à vue. Ils tiennent le coup pendant près de 48 heures. Jusqu'à ce que l'un d'eux craque et avoue le meurtre de Mounir. Tous trois sont mis en examen pour assassinat et complicité d'assassinat, et écroués à la maison d'arrêt d'Ajaccio.

 
 

- Les aveux recueillis pendant l'interrogatoire permettent à la police de localiser les lieux où la victime a été tuée et enterrée. Ils permettent également d'avoir une idée de la répartition des rôles. Un des jeunes s'est désigné comme étant le tireur. Les deux autres, assurent les enquêteurs, lui ont fourni le fusil, pour l'un, et le véhicule pour l'autre. Leur complicité est ainsi clairement établie. Ce qui l'est moins, c'est le mobile de l'assassinat.
Selon les meurtriers présumés, le jeune Mounir aurait été tué à titre de représailles : parce qu'il les aurait dénoncés à la victime d'un cambriolage dans lequel ils étaient impliqués. Or visiblement, les enquêteurs n'ont pas réussi à rapporter la preuve de ces faits. Une chose est certaine : ce cambriolage - réel ou imaginaire - n'a pas valu de démêlés judiciaires aux trois jeunes aujourd'hui mis en cause. Autre certitude, jamais Mounir n'apparaît comme témoin dans une procédure de cette nature. José Thorel le procureur d'Ajaccio en tire la conclusion suivante : « Le mobile avancé semble fantaisiste ou, à tout le moins, mensonger. Ce qui ne fait qu'accroître la dimension dramatique de cette affaire. » Il n'y a pas que le procureur à être sceptique devant le scénario proposé par les trois jeunes gens. Ali, un jeune du quartier, ne croit pas par exemple à un geste prémédité. « Il était plus jeune qu'eux, rappelle-t-il, je pense qu'ils ont simplement voulu lui faire peur et que c'est pour cela qu'ils ont fait les trois quarts d'heure de route jusqu'à l'Ospedale. Là-haut, les choses auront mal tourné... »
Il est vrai que les garçons sur lesquels pèsent de si terribles charges n'ont pas a priori le profil pour les assumer. Deux d'entre eux n'étaient connus que pour des larcins sans grande importance. Chez les Oustou, c'est plutôt Kamel, le grand frère, qui semblait poser problème. Il est d'ailleurs actuellement incarcéré dans une affaire de tentative d'assassinat en relation avec un trafic de stupéfiants. Dans le quartier, ni Anthony, ni Arsalam ne faisaient figure de déshérités. Tous deux sont issus de familles qui travaillent. Le père Oustou a tenu, pendant un temps, un restaurant oriental dans le quartier du bastion. Et lorsque la terrible nouvelle est tombée, il s'est rendu auprès des parents El Moussaoui - à l'invitation de ces derniers - pour leur faire part de sa consternation. Quant au troisième, Christophe Niglio, il n'habitait pas Pifano, mais le quartier voisin des Quatre Chemins et c'est sans doute celui qui connaissait le moins bien Mounir.

NI BANDITS, NI RACAILLE
Alors comment expliquer l'implication de ces jeunes dans une affaire aussi atroce ? À défaut de réponses évidentes, ne restent que des hypothèses. On pense à de tristes mécanismes mimétiques. Astolfi, Niglio et Oustou ont-ils voulu se tailler une réputation de caïds de banlieue en tuant une « balance » ? « Je n'y crois pas, interrompt Ali. À Pifano, les jeunes n'ont pas du tout les références des cités françaises. Ni dans le vocabulaire ni dans le look. Arsalam, il portait plus les tenues chics des petits porto-vecchiais que le survêtement des cailleras de banlieue. » Et puis il est vrai que, malgré une situation sociale préoccupante (voir ci-dessus), le quartier n'a rien de la cité des 4 000. Ici tout est à dimension humaine : les immeubles font au plus trois étages et les habitants vivent dans la convivialité.
Autre éventualité : les trois assassins présumés auraient voulu appliquer à Mounir « un code de l'honneur » tout droit sorti du folklore criminel insulaire ? Là aussi, personne n'est convaincu. « C'est vrai qu'ici, à partir de quinze ans, ça fait viril de dire : Je vais te plomber ou ce genre de choses », concède un jeune du voisinage. Mais Salima, elle, n'y croit pas : « Anthony, il se considérait presque comme un Arabe tellement il était toujours avec nous. J'ai du mal à croire qu'il ait à ce point tenu à jouer le bandit corse. »
Le mystère entourant le mobile de l'assassinat reste donc entier. L'instruction en cours et le procès permettront peut-être de le percer. Dans l'entourage de Mounir, on assure que les choses devraient aller assez vite. On dit même que le procès pourrait avoir lieu au premier semestre 2009.
En attendant, il reste quatre familles anéanties et un quartier en état de choc. Dans les quinze jours qui ont suivi l'annonce de la découverte du corps, des gens sont venus de toute la ville et bien au-delà pour rendre visite aux parents de Mounir. Des personnalités se sont mobilisées pour essayer de faciliter le transfert du corps vers le Maroc (voir encadré page précedente). Et puis il y a eu cette marche silencieuse organisée par les enfants du quartier, dans les rues de Porto Vecchio. Devant l'Hôtel de Ville, Ali a pris le micro et soulevé cette terrible interrogation, toujours la même et toujours sans réponse : « Comment concevoir que des jeunes de notre ville, de notre génération... qui connaissaient Mounir... aient pu un jour commettre l'irréparable ? »

 
 

Pierre Negrel

 
 
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