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Vous sifflez la fin de la récré. Ce n'est pas un peu tard ?
Mieux vaut tard que jamais. Nous sommes à l'extrême limite pour pouvoir encore faire quelque chose en sachant que les difficultés seront considérables et que cela prendra certainement des années. Depuis 1989, la gauche a occasionné des dégâts très sérieux au système éducatif. Quant à la droite, elle a toujours été paralysée par une sorte de complexe culturel et n'a jamais osé contrarier cette emprise de la gauche. Un seul exemple : en 2003, Jean-Pierre Raffarin a choisi Luc Ferry pour devenir ministre de l'Éducation nationale. Or, M. Ferry était le directeur national des programmes sous Claude Allègre en 1998... Cela est en train de changer avec Xavier Darcos.
Vous quittez les rivages du pamphlet pour aborder celui du programme. Est-ce le signe que vos idées ont avancé ?
Oui, à l'évidence. De plus en plus de gens, au sein même de l'institution et à ses marges (parents d'élèves, élèves eux-mêmes) commencent à exprimer leur exaspération face à la gabegie et au foutoir généralisé dans le système de l'instruction publique française. La demande de changement est très importante, même si elle est formulée sous l'angle du ras-le-bol. Après mon livre La Fabrique du Crétin, j'ai reçu plusieurs milliers de lettres et sur mon blog *, les témoignages affluent tous les jours. Ils disent tous leur consternation devant l'école, abîmée au sens maritime du terme. Aujourd'hui, il faut la renflouer, cette école. D'autant que même au sein des syndicats, on ressent une différence de plus en plus marquée entre les permanents et la base autour de l'idée d'une refondation.
Ne pas enseigner en primaire une autre langue que le Français. Vous allez à rebours de ce que les linguistes proposent.
Le propos des linguistes est vrai : jusqu'à trois ans environ, il n'y a aucun problème, car les enfants reçoivent, en même temps, deux structures de langage. Mais quand ils n'apprennent qu'une seule langue, quand une première structure se met en place, il faut d'abord qu'ils la maîtrisent. Mon idée est de ne pas enseigner d'autre langue que le Français avant le CM1 au moins, et faire en sorte que la structure même du Français soit acquise, et pas seulement en théorie.
Selon le Haut comité à l'éducation, 40 % des élèves entrant en sixième ont de lourds problèmes de lecture...
Ces chiffres remontent au mois d'août dernier. Auparavant, on estimait que 17 % environ des élèves de sixième étaient carrément analphabètes. Depuis, on a revu le système et élargi un peu la notion qu'on se faisait de la grande difficulté à lire et à écrire. Ces nouveaux critères font - hélas ! apparaître une proportion de 40 % d'élèves qui éprouvent de réelles difficultés en la matière. Evidemment, il ne s'agit que de statistiques, de moyenne. Dans certains établissements, cela ne concerne qu'un élève sur 10. Dans d'autres, c'est plutôt huit sur dix. Encore une fois, c'est un héritage de la carte scolaire qui, au prétexte de l'égalitarisme, a permis de fabriquer des ghettos.
Vous définissez un cancre d'un genre nouveau...
Oui : le barbare. Je n'ai pas la nostalgie des cancres que décrit, par exemple, Daniel Pennac. Ceux-là appartiennent à un système éducatif qui remonte aux années trente, c'étaient les mauvais élèves qui se trouvaient un peu en décalage avec l'école mais n'éprouvaient pas de difficultés majeures et insurmontables comme aujourd'hui. Le cancre actuel n'est plus capable d'apprendre le Français et parfois même, n'en perçoit pas l'utilité. A Corbeil où j'enseignais, j'ai entendu des élèves me répondre qu'ils n'avaient aucun intérêt à apprendre le Français, car la langue de la cité, c'était le Turc... A ces élèves-là, il est anormal de leur dire : allez-y, exprimez-vous comme vous le voulez. En revanche, on devrait leur imposer l'apprentissage pour qu'on leur permette, enfin, de disposer d'un bagage minimum pour s'en sortir.
Les mesures que vous préconisez et que votre ami Xavier Darcos semble décidé à mettre en oeuvre porteront-elles vraiment leurs fruits. Et quand ?
J'ai participé à un débat sur ce sujet au Salon du livre à la mi-mars en compagnie, justement de Xavier Darcos. Ce qui est effectivement pénible, c'est que les résultats ne seront visibles que dans plusieurs années. La réforme actuelle du primaire se fera sentir vers 2020, d'où mon idée de lancer également la réforme du collège et de changer tout ce qu'il est encore temps de changer pour ne pas avoir à subir de décalage trop important dans l'avenir. Il faut impérativement revoir tout ce qu'on peut revoir dès maintenant : recréer des filières dans les collèges, repenser l'enseignement technique, la manière d'enseigner les maths et surtout, la façon dont les élèves sont notés. De ce point de vue, il faudrait selon moi supprimer les TPE, ces fameux « travaux personnels encadrés » qui ne consistent pour les élèves qu'à aller faire du « copié-collé » sur Internet. A présent que la réforme du primaire est validée, il faut poursuivre. On a trop repoussé le moment d'agir, en particulier parce que les instituteurs, en France, représentent tout de même 400 000 personnes et qu'on n'a pas voulu leur déplaire...
Et le statut des profs ?
Pour les néo-titulaires, je propose deux mesures : la première doit impérativement consister à revaloriser immédiatement leur salaire. Il n'est évidemment plus pensable qu'un prof, qui a un bac +5 se retrouve avec un salaire d'à peine 1 300 euros mensuels. Ensuite, il faudrait créer de véritables incitations à devenir prof, d'autant que les concours vont s'ouvrir d'ici deux ans...
Pourtant, on parle de sévères compressions de personnel...
A court terme, il y aura en effet des suppressions d'emplois puisque ce sont les objectifs fixés par la loi organique de finances. Mais à long terme, l'Éducation nationale va devoir recruter. En 2008, ce métier magnifique n'attire plus personne. A la fac de Nanterre, on recense 70 inscrits en lettres modernes pour 800 étudiants en « médiation culturelle ». C'est un symbole puissant de la désaffection pour ce métier : les jeunes préfèrent se tourner vers des formations qui mènent, en règle générale, à une impasse, plutôt que de se tourner vers la carrière de prof. Comment leur en vouloir ? En vingt ans, le pouvoir d'achat d'un professeur a chuté de 20 % !
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